
Zoltán Kodály
16 décembre 1882 - Kecskemét — 6 mars 1967 - Budapest
© Pál M. Vajda
Biographie
Zoltán Kodály (1882-1967) est l'une des figures majeures de la musique hongroise du 20e siècle. Son nom se prononce « ZOL-tann KO-daï » : en hongrois, le groupe de lettres « ly » se dit comme un y et l'accent tonique tombe toujours sur la première syllabe. Compositeur hongrois, mais aussi ethnomusicologue et pédagogue, il a dédié sa vie à trois missions indissociables : recueillir et sauver les chants populaires de son pays, en nourrir une œuvre originale, et repenser de fond en comble l'enseignement de la musique. La méthode qui porte aujourd'hui son nom a fait le tour du monde. Cette biographie retrace le parcours d'un homme qui voulut, selon ses propres vœux, faire chanter tout un peuple.
Jeunesse et formation
Naissance en 1882 en Hongrie
Zoltán Kodály naît le 16 décembre 1882 à Kecskemét, alors dans l'Empire austro-hongrois. Il passe une grande partie de son enfance à Galánta et à Nagyszombat, aujourd'hui en Slovaquie, au gré des affectations de son père, employé des chemins de fer hongrois et violoniste amateur. La musique baigne le foyer familial : on y joue de la musique de chambre, sa mère chante et joue du piano. L'enfant apprend le piano, l'alto et le violoncelle, chante dans le chœur de la cathédrale et compose une messe dès l'âge de seize ans.
Études à Budapest
En 1900, Kodály s'installe à Budapest. Il mène de front des études de lettres à l'université et une formation de composition à l'Académie de musique, dans la classe de Hans Koessler. C'est là qu'il fait la rencontre déterminante de sa vie : celle de Béla Bartók, qui restera son plus fidèle ami. En 1907, un séjour à Paris vient parachever sa formation. Il y suit les cours de Charles-Marie Widor et découvre surtout la musique de Debussy, dont l'impressionnisme exerce sur lui une influence décisive, comparable à celle du folklore.
Intérêt précoce pour la musique populaire hongroise
Très tôt, Kodály se passionne pour les chants paysans de son pays, qu'il pressent menacés d'oubli. Cet intérêt prend une tournure savante avec sa thèse de doctorat, soutenue en 1906 et consacrée à la structure strophique du chant traditionnel hongrois. Pour le jeune homme, la musique populaire n'est pas un simple ornement pittoresque : elle est une langue maternelle, le socle sur lequel doit se rebâtir une véritable identité musicale hongroise, jusque-là éclipsée par la domination de la culture germanique.
Kodály et la collecte du folklore
La collaboration avec Béla Bartók
Cette conviction, Kodály la partage avec Bartók, et les deux amis s'attellent ensemble à une tâche immense. Dès 1906, ils publient un premier recueil de vingt mélodies populaires harmonisées à quatre mains. Leur complicité sera longue et fructueuse, au point que certains accuseront injustement Kodály de profiter du travail de son aîné. Bartók prendra publiquement sa défense, saluant en lui l'un des plus grands compositeurs de son temps, dont l'art puise aux deux mêmes sources que le sien : la terre paysanne hongroise et la musique française moderne. Les noms de Bartók et Kodály restent aujourd'hui inséparables de cette aventure commune.
À la recherche des chants traditionnels
Munis d'un phonographe, les deux musiciens parcourent les campagnes les plus reculées de Hongrie, puis de Transylvanie et de Roumanie, à la recherche des traditions les plus anciennes. Ils enregistrent sur des rouleaux de cire des milliers de chants paysans, qu'ils transcrivent, classent et publient avec une rigueur scientifique inédite. Ce travail de terrain, mené dans des conditions souvent rudes, sauve de la disparition un patrimoine considérable au moment même où le monde rural commence à s'effacer.
L'ethnomusicologie au cœur de son œuvre
Cette collecte n'est pas pour Kodály une activité annexe : elle irrigue toute sa pensée et toute sa musique. Devenu l'une des grandes figures de l'ethnomusicologie naissante, il consacre des décennies à l'édition monumentale du corpus de la musique folklorique hongroise, qu'il dirige notamment à l'Académie hongroise des sciences après le départ de Bartók pour les États-Unis. Le folklore n'est pas chez lui une matière à citer, mais une grammaire à assimiler, dont il tire les modes, les rythmes et les inflexions de son propre langage.
Kodály, compositeur et pédagogue
Le développement d’un langage mêlant modernité et folklore
L'œuvre de Kodály réalise une synthèse personnelle entre l'héritage paysan et l'écriture savante du 20e siècle. Sa musique scénique et orchestrale en offre les plus beaux exemples : l'opéra Háry János (1926), tendre épopée burlesque dont il tire une célèbre suite d'orchestre, ou encore les Danses de Galánta (1933) et les Danses de Marosszék, où mélodies et rythmes populaires sont transfigurés par une orchestration éclatante. C'est d'ailleurs là que se mesure la différence entre Kodály et Bartók : là où Bartók pousse le matériau populaire vers une modernité âpre, dissonante et résolument expérimentale, Kodály cultive un lyrisme chaleureux et accessible, plus tonal, profondément enraciné dans la voix et le chant.
L'importance du chant choral
Si Kodály a touché à tous les genres, c'est avant tout un immense compositeur de musique chorale. La voix est pour lui l'instrument premier, celui que chacun possède en naissant. Le Psalmus Hungaricus (1923), vaste fresque pour ténor, chœur et orchestre composée pour le cinquantenaire de l'union de Buda et de Pest, lui vaut une reconnaissance internationale immédiate. Suivront un Te Deum (1936) et une émouvante Missa Brevis, dont il écrit une partie dans une cave de Budapest sous les bombardements de 1944.
La célèbre méthode Kodály
Sa foi dans le chant inspire à Kodály son grand projet pédagogique. Constatant la pauvreté de l'éducation musicale dans les écoles, il élabore, avec ses disciples, une méthode d'apprentissage fondée sur la voix, le solfège et le répertoire populaire, accessible aux enfants dès le plus jeune âge. La « méthode Kodály » repose sur une idée simple : la musique appartient à tous, et l'on apprend à la lire comme on apprend à lire les mots. Adoptée d'abord en Hongrie, elle s'est depuis répandue dans le monde entier.
La reconnaissance internationale
Porté par le succès du Psalmus Hungaricus et par l'appui de chefs prestigieux comme Arturo Toscanini, qui défendit sa musique orchestrale, Kodály acquiert une stature mondiale. Il dirige ses œuvres aux États-Unis, en Angleterre et en URSS, et reçoit les plus hautes distinctions de son pays. Resté en Hongrie à travers la guerre puis le régime communiste, il y incarne jusqu'à sa mort, le 6 mars 1967 à Budapest, la conscience musicale d'une nation. Compositeur, savant et pédagogue, il aura su réunir ces trois visages en une œuvre tout entière vouée à sa terre et à ses chants.